Le détroit d'Ormuz s'embrase à nouveau, le baril reprend vingt dollars en quinze jours — et l'actif refuge par excellence choisit précisément ce moment pour passer sous les 4 000 dollars. Pendant ce temps, les Bourses bronzent sur leurs records. Le manuel de finance demande une pause.
Le mois dernier, on posait une carte graphique sur un piédestal. Ce mois-ci, retour aux classiques : un détroit qui brûle, un baril qui s'envole, une banque centrale qui fronce les sourcils. Sauf qu'un acteur manque à l'appel. L'or, ce pompier de service qu'on paie depuis trois mille ans pour accourir dès que le monde sent le roussi, a regardé Ormuz s'embraser… et a perdu 3 % dans la semaine. Sous les 4 000 dollars l'once, à −28 % de son record de janvier. Le refuge a laissé un mot sur la porte : « parti en congés ». Explications.
L'alarme sonne, le refuge ronfle — illustration Coliseus
Énergie · Ormuz, saison 2
Le baril rejoue les montagnes russes
Résumons l'épisode précédent. Après le pic vertigineux d'avril à 144 $, le mémorandum d'entente signé le 18 juin entre Washington et Téhéran avait ramené le calme : le Brent se prélassait à 68,16 $ le 2 juillet, son plus bas de l'année. Les marchés commençaient à ranger le dossier iranien dans le tiroir « réglé ». Le tiroir s'est rouvert tout seul.
+29 %
Le Brent, passé de 68 à 88 dollars entre le 2 et le 17 juillet
Depuis le 13 juillet, les frappes ont repris de part et d'autre du détroit d'Ormuz — tankers touchés, installations visées, escalade méthodique. On ne plaisantera pas avec le fond du dossier : un cinquième du pétrole mondial transite par ce couloir, et la facture humaine, elle, ne se cote sur aucun marché. Côté prix, le verdict est tombé vite : le Brent a repris vingt dollars en quinze jours pour finir la semaine à 88 $, soit +29 % depuis le point bas. Le baril, lui au moins, a le sens du timing.
Métaux précieux · Absence injustifiée
L'or : le pompier qui n'est pas venu
Voilà le paradoxe du mois, et il est de taille. Guerre ouverte dans le Golfe, pétrole en fusée — le scénario rêvé de l'or, sur le papier. Résultat des courses : l'once est passée sous les 4 000 dollars, en repli d'environ 3 % sur la semaine et de 28 % depuis son record de janvier à 5 589 $. La plus forte correction depuis 2013, pour mémoire.
Le coupable n'est pas un mystère : c'est le mécanisme même de cette guerre. Pétrole cher, donc inflation qui menace, donc banques centrales tentées de remonter les taux, donc rendements obligataires en hausse et dollar musclé. Or un lingot ne verse pas de coupon : quand les obligations rapportent davantage, le refuge doré coûte cher en manque à gagner. L'or ne boude pas la crise — il est victime de son traitement. Le pompier n'est pas en grève : on a réquisitionné son camion pour éteindre l'inflation.
Le comble
La semaine où Ormuz s'embrase, la valeur refuge perd 3 % et les Bourses montent. Le manuel de finance est parti rejoindre l'or en congés.
Le chiffre qui résume tout
De 68 à 88 dollars : +29 % pour le Brent en quinze jours. Sur la même période, l'or — l'actif censé adorer ce genre d'ambiance — a reculé. Quand le thermomètre monte et que le pompier dort, c'est que quelqu'un d'autre tient la lance à incendie : elle est à Washington, au siège de la Fed.
Banque centrale · Rétroviseur
La Fed, ou l'art de lire un chiffre périmé
Le 14 juillet, bonne surprise : l'inflation américaine de juin est ressortie à 3,5 %, sous les 3,8 % attendus, grâce notamment à… la baisse des prix de l'énergie. Vous voyez le problème : ce chiffre photographie un pétrole à 70 dollars qui n'existe plus. C'est un bulletin météo de la semaine dernière, encadré et affiché fièrement pendant que l'orage regonfle dehors.
Les marchés, eux, ont choisi de lire le rétroviseur : la probabilité d'une hausse de taux fin juillet est retombée de 42 % à 17 % en une séance. Kevin Warsh — qui avait ouvert la porte à une hausse dès sa première réunion de juin, on vous l'avait raconté — s'est même offert un ton plus doux. Mais dans son propre camp, ça gronde : Lorie Logan (Fed de Dallas) réclame ouvertement un tour de vis, et Beth Hammack (Cleveland) martèle que « l'inflation persistante reste la préoccupation principale ». Le marché price encore une hausse de 25 points de base d'ici la fin de l'année. L'homme recruté pour ouvrir le robinet passe donc son été à expliquer pourquoi il ne le ferme pas encore. Les taux, eux, campent à 3,50-3,75 % — quatrième réunion d'affilée.
Actions · Transats et records
Les Bourses ont sorti les parasols
Et pendant que le Golfe gronde ? Les actions bronzent. Le S&P 500 a clôturé le 15 juillet à 7 572 points, à un souffle de son record, après un deuxième trimestre qui fut son meilleur depuis 2020. Paris n'est pas en reste : le CAC 40 a franchi les 8 500 points le 3 juillet — du jamais-vu depuis février — avant de souffler vers 8 380, porté par la tech et le luxe. Ajoutez une saison de résultats bien partie, l'entrée en fanfare de SK Hynix à Wall Street et une rumeur d'offre à 53 milliards sur PayPal : l'ambiance est au rosé bien frais.
Ce sang-froid a une logique : tant que les frappes épargnent les flux physiques de pétrole hors du Golfe et que les résultats d'entreprises tiennent, les actions regardent ailleurs. Il a aussi ses limites : un baril durablement au-dessus de 90 dollars finirait par se lire dans les marges et dans les taux. Quant au Bitcoin, censé être l'or numérique, il gît vers 60 000 $ après un plus bas de 21 mois fin juin — parti de 93 000 en janvier. Sur le banc des refuges défaillants, on s'assoit désormais à deux.
Brent (baril)
88 $
+29 % en 15 jours
Or (once)
< 4 000 $
−28 % depuis janvier
S&P 500
7 572
À un souffle du record
BCE (dépôt)
2,25 %
+25 pb en juin, 1ʳᵉ depuis 2023
Zone euro · Francfort dégaine
La BCE a tiré la première
Pendant que Washington tergiverse, Francfort a agi. Le 11 juin, la BCE a relevé ses taux de 25 points de base — sa première hausse depuis 2023 — en invoquant noir sur blanc « les pressions inflationnistes générées par la guerre au Moyen-Orient ». Le taux de dépôt s'établit à 2,25 %, et la question du 23 juillet est simple : bis repetita, ou pause d'observation ? Les projections d'inflation, elles, devraient être révisées en hausse pour 2026 et 2027.
Petite ironie continentale : l'euro se porte comme un charme, à 1,1435 dollar. Une BCE qui monte ses taux pendant que la Fed hésite, ça fait mécaniquement grimper la monnaie unique — bonne nouvelle pour la facture énergétique en dollars, moins pour les exportateurs du CAC 40 qui viennent justement de sortir les parasols. On ne peut décidément pas tout avoir.
Ce qu'on surveille
23 juillet
BCE, décision de taux — Après la hausse surprise de juin, Lagarde remet-elle ça ? Les projections d'inflation révisées diront si Francfort considère le choc pétrolier comme durable.
28-29 juillet
FOMC — Statu quo attendu (17 % de probabilité de hausse seulement), mais le ton de Warsh face aux faucons Logan et Hammack sera le vrai spectacle. Une hausse reste pricée d'ici fin 2026.
Mi-août
Inflation américaine de juillet (CPI) — Le premier chiffre qui intégrera le pétrole à 88 dollars. C'est là que le rétroviseur rattrapera le pare-brise.
En continu
Détroit d'Ormuz — Trafic des tankers, primes d'assurance maritime, ton des communiqués. Toute désescalade ferait redescendre le baril aussi vite qu'il est monté — et réveillerait peut-être l'or, par le canal des taux.
L'or est la monnaie ; tout le reste n'est que crédit.
— Attribué à J.P. Morgan, 1912. L'or de 2026 n'a visiblement pas relu ses classiques.
Le saviez-vous ?
Pourquoi l'or peut-il baisser en pleine crise géopolitique ? Parce qu'un lingot ne rapporte rien : pas de coupon, pas de dividende. Quand une crise fait monter l'inflation, donc les taux, donc les rendements obligataires, détenir de l'or « coûte » le rendement auquel on renonce — ce que les financiers appellent le coût d'opportunité. S'y ajoute un réflexe de salle de marché : en période de stress, on ne vend pas ce qu'on veut, on vend ce qui est liquide. Et rien n'est plus liquide qu'un lingot. L'or reste une assurance de long terme — mais une assurance dont la prime fluctue, parfois à contre-emploi.
Ce bulletin est publié à titre informatif uniquement et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d'achat ou de vente. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
Bilan de mi-juillet. Le baril a repris vingt dollars, l'or a séché l'alerte incendie, la Fed lit des chiffres d'inflation déjà périmés, la BCE a dégainé la première, et les Bourses enchaînent les records en tongs. Les vraies échéances arrivent la semaine prochaine, des deux côtés de l'Atlantique. Nous, on garde un œil sur le détroit et l'autre sur le rétroviseur de la Fed — et on vous souhaite un été plus paisible que celui du Brent.
Bonne lecture et bel été,
L'équipe Coliseus
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